LGBTQ+ au Maroc: entre discriminations et mobilisations

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Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l’AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Mylène de Repentigny-Corbeil, candidate à la maîtrise en communication internationale et interculturelle, coordonnatrice de l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand, et administratrice indépendante de l’association Les 3 sex*.

En 2017, selon l’Association internationale des lesbiennes, homosexuels, bisexuels, trans et intersexes (ILGA), 72 États dans le monde criminalisaient les relations sexuelles entre hommes, et 45 d’entre eux rendaient également illégales les relations sexuelles entre femmes.

C’est notamment le cas du Maroc qui, par le biais des articles 489 et 490 de son code pénal, criminalise les rapports hors mariage et les rapports homosexuels présentés comme «impudiques» ou «contre nature».

Les conséquences sont concrètes et tangibles: les membres de la communauté LGBTQ+ au Maroc (j’utilise ici le terme «communauté LGBTQ+» puisqu’il fait référence, dans ce contexte, à des vécus et réalités juridiques, politiques et sociales communes) risquent une peine d’emprisonnement de six mois à trois ans, ainsi qu’une amende de 200 à 1000 dirhams (environ 28 à 140$).

Discriminations multiples: entre homophobie et sexisme

En plus des lois homophobes, ce sont également des discriminations plurielles qui sont vécues dans la société, pouvant engendrer des peurs, violences et agressions, tant verbales que physiques. Ces discriminations sont basées, notamment, sur une interprétation majoritaire de l’islam criminalisant les rapports homosexuels en octroyant un statut hégémonique à l’hétérosexualité. L’école malékite, branche sunnite majoritaire au Maroc, propose le hudûdsoit l’amende en tant que punition à l’homosexualité.

Aux interprétations religieuses et aux législations s’ajoutent plusieurs conceptions sociales et culturelles de l’homosexualité influençant les perceptions des membres de la communauté LGBTQ+ au Maroc. C’est notamment le cas de la figure du Zamel, pouvant être traduit par «tapette» et employé comme une insulte. Le terme «tapette» est utilisé ici afin de rendre compte du caractère violent et brutal du mot Zamel qui ne veut pas uniquement dire «homosexuel» et qui s’avère profondément homophobe et discriminatoire.

Le Zamel est perçu comme passif, faible et «féminin», et est mis en opposition au «vrai» homme qui, quant à lui, est fort, actif et viril (Broqua, 2013). La dichotomie passif/actif est récurrente dans l’ensemble du Maghreb, selon Dorra Ben Alaya (2011), et se base sur une division sociale des genres identifiant la femme comme passive et l’homme comme actif.

Dans cette conception sexiste et misogyne, l’homme utilisant des manières dites «féminines» adopterait alors un comportement passif signifiant faible, fragile, docile.

Dans les rapports homosexuels, la personne dite «active», soit celle qui pénètre est mise en opposition à la personne dite «passive», soit celle qui est pénétrée, et bénéficie d’une image hautement plus favorable (Moatemri, 2000). En plus d’être issue d’une conception figée et stéréotypée des rapports sexuels, puisque ces rôles pouvant aisément être tant interchangeables qu’absents, cette différenciation contribue à la marginalisation et à la stigmatisation d’un certain nombre d’entre eux.

Selon Malek Chebel (1995), l’homosexualité passive masculine au Maghreb serait comprise comme un manque de virilité, tandis que l’homosexualité féminine serait, quant à elle, une inversion de genre.

Dans les deux cas, l’homosexualité serait condamnable socialement, en raison de sa nature «perturbatrice» et «nocive» à la famille. En effet, cette dernière, en plus du mariage, est une institution phare et fondamentale de la société marocaine. Contrevenir à ses obligations maritales et familiales, tant morales que sociales, serait la principale raison de sa condamnation (Yip, 2005).

Selon Rebucini et Chebel, les relations uniquement homoérotiques ou homosensuelles seraient relativement acceptées dans la société marocaine, puisqu’elles ne contreviennent pas à la destruction de ces socles fondamentaux de la société.

Il s’avère important, à ce niveau, de rappeler la portée internationale de cette conception et de ne pas y apposer une vision orientaliste menant à une fausse dichotomie entre musulman.es.s et Occidentaux.ales. L’homosexualité n’est pas une conception occidentale, importée, comprise et articulée selon certains impératifs culturels.

Cette vision, profondément dangereuse et violente, peut entraîner stéréotypes, généralisation et jugements qui, loin de rendre compte de réalités, contribueraient à la formation de conceptions racistes et islamophobes, ainsi qu’à la justification de politiques néocoloniales.

Contestations, mouvements de résistance et interprétations divergentes

Plusieurs voix divergentes se sont élevées dans les dernières années afin de proposer des interprétations différentes et critiques de cette interprétation majoritaire criminalisant l’homosexualité dans l’islam.

C’est notamment le cas de Scott Siraj al-Haqq Kugle qui mentionne le devoir coranique universel d’acceptation de tou.te.s de manière équitable et égalitaire en tant que créations de Dieu, devoir qui prévaudrait sur les autres obligations religieuses (Siraj, 2009).

Ludovic-Mohamed Zahed (2012), imam français d’origine algérienne ouvertement homosexuel, indique, quant à lui, que dans le Coran, il est dit que «chacun agit selon sa méthode/genre» (Sourate 17, Verset 84); le mot «méthode» ou «genre» étant la traduction du mot arabe «shakilat», qui peut référer, selon Zahed, à la «nature profonde sur laquelle l’individu a été façonné» ou à l’«identité de genre» (Zahed, 2012: 83). En ce sens, Zahed affirme que les croyant.e.s se doivent d’agir en cohérence avec leur identité sexuelle et/ou de genre.

De plus, plusieurs voix se sont élevées dans les dernières années au sein de la société civile et des associations militantes marocaines afin de mettre en lumière, critiquer et tenter de modifier les mentalités concernant les réalités des membres de la communauté LGBTQ+.

C’est le cas de groupes militants, tel que le Mouvement pour les libertés individuelles (MALI) et ASWAT. Ces deux mouvements dénonçant l’homophobie et abordant les discriminations hétérosexistes sont principalement portés par des jeunes éduqué.e.s qui rêvent de liberté et d’autonomie (Sidi Hida, 2011).

Selon Jean Zaganiaris (2012), c’est également grâce aux voix littéraires de plusieurs auteur.e.s marocain.e.s que des sujets tels que la sexualité hétérosexuelle et homosexuelle (Bahaa Trabelsi), la prostitution des deux sexes (Abdelhak Serhane) et l’homosexualité et les réalités transgenres (Abdellah Taïa) sont abordés.

Ainsi, les membres de la communauté LGBTQ+ au Maroc vivent et font face à des discriminations plurielles, provenant tant des instances juridiques et politiques que de la société civile. Cependant, il est nécessaire de ne pas adopter pour autant une lentille «misérabiliste» qui nierait et rejetterait leur agentivité. Tel que le mentionne Sara Ahmed (2017), le postulat de fragilité peut rendre les individus — et particulièrement les femmes — encore plus fragiles et les vulnérabiliser davantage.

N’hésitez pas à contacter Ève Claudel Valade, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d’articles.

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